Pendant neuf mois, le corps de la femme se transforme pour porter, protéger et faire grandir un bébé. Les organes se déplacent, les hormones évoluent, le bassin s’adapte et le métabolisme change profondément.
Puis vient l’accouchement. Et très souvent, toute l’attention se tourne vers le nouveau-né.
Pourtant, le corps maternel, lui aussi, a besoin de soins, de repos et de récupération après la naissance.
La sage-femme Ingrid Bayot utilise un terme particulièrement juste pour parler de cette période : la dégestation.
Ce mot, développé dans son livre Le quatrième trimestre de la grossesse, rappelle une réalité essentielle : si le corps a eu besoin de neuf mois pour créer la vie, il ne peut pas récupérer en quelques jours après l’accouchement.
Le postpartum est une période entière de transition physique, hormonale et émotionnelle.
Qu’est-ce que la dégestation ?
La dégestation correspond au processus inverse de la grossesse. Après avoir porté un bébé pendant des mois, le corps doit progressivement retrouver un nouvel équilibre. Il s’agit d’un véritable chantier de déconstruction.
L’utérus se rétracte.
Les hormones chutent brutalement.
Les organes reprennent leur place.
Le périnée récupère.
Les muscles abdominaux tentent de se reconstruire.
Le cœur doit revenir à sa capacité de pompage d’avant la grossesse (soit pomper 1,5 à 2l de sang en moins maintenant que le fœtus est sorti).
Ingrid Bayot nous explique à quoi ressemble la dégestation :
Défaire les structures mises en place et en éliminer les traces. Après la naissance, le corps féminin doit progressivement passer vers un état non enceinte, sans pour autant redevenir celui d’avant, car la grossesse l’a profondément transformé. Pourtant, ces processus sont encore très méconnus dans notre culture, au point qu’il n’existait même pas de mots pour les décrire. J’ai donc dû créer ce néologisme — dégestation — car sans mots, il est impossible d’en parler ou même d’y réfléchir.
Mais ces processus d’après l’accouchement demandent du temps. Temps que les jeunes mères, principalement dans les pays occidentaux, peinent à s’accorder.
Le corps continue de travailler intensément pendant plusieurs semaines, parfois plusieurs mois après la naissance.
Certaines femmes ressentent :
- des contractions après l’accouchement,
- des douleurs au bassin,
- une grande fatigue physique,
- des tensions musculaires,
- des sensations de fragilité,
- ou encore des douleurs liées au périnée ou à une cicatrice de césarienne.
Et tout cela se produit alors même que la jeune mère répond jour et nuit aux besoins de son bébé.
Le postpartum : une récupération physique souvent sous-estimée
Dans notre société, beaucoup de femmes ressentent une pression implicite à “retrouver leur corps” rapidement après la naissance.
Pourtant, biologiquement, le corps n’est pas conçu pour récupérer en quelques jours.
La grossesse et l’accouchement représentent un immense effort physique. Le corps a besoin de temps pour cicatriser, récupérer et retrouver un équilibre tant physiologique qu’émotionnel. Ces ajustements prennent entre 6 semaines et 3 mois.
Il est dès lors légitime de parler d’un « quatrième trimestre », aussi intense, physiquement et psychiquement, que les trois premiers qui ont abouti à la formation et à la naissance d’un bébé (extrait de l’article écrit par Ingrid Bayot en avril 2021 et paru dans le site du Cairn).
Certaines femmes peuvent avoir l’impression de ne plus reconnaître leur corps en post-partum :
- ventre encore présent,
- douleurs persistantes,
- fatigue intense,
- sensation de faiblesse,
- manque d’énergie,
- ou difficulté à reprendre certaines activités du quotidien.
Tout cela peut être parfaitement normal après un accouchement.
Le problème n’est pas le corps qui récupère lentement.
Le problème est souvent le manque d’information autour de la réalité du postpartum.
Les bouleversements hormonaux après l’accouchement
Le postpartum est également marqué par une véritable révolution hormonale.
Après la naissance, les taux d’œstrogènes et de progestérone chutent brutalement. Ces changements peuvent avoir un impact important sur :
- l’humeur,
- le sommeil,
- l’énergie,
- les émotions,
- et la sensation générale de bien-être.
Le baby blues, très fréquent dans les jours suivant l’accouchement, s’inscrit souvent dans ce contexte de fatigue intense et de bouleversement hormonal.
Pendant ce temps, le corps peut aussi devoir :
- produire du lait,
- récupérer d’un accouchement difficile,
- cicatriser après une césarienne,
- ou fonctionner avec des nuits très fragmentées.
Ces bouleversements hormonaux nécessaires à la mise en place de l’allaitement, avec la nuit de la Java et la montée de lait dans les premiers jours qui suivent l’accouchement, fragilisent d’autant plus la femme déjà en situation de vulnérabilité.
Une grande fatigue en postpartum n’est donc pas un manque de motivation ou d’organisation.
C’est souvent une réponse physiologique normale face à tout ce que traverse le corps maternel.
Le périnée et le bassin après bébé : des zones fragilisées
On parle encore trop peu de tout ce que le bassin et le périnée traversent pendant la grossesse et l’accouchement.
Sous l’effet des hormones, les ligaments deviennent plus souples afin de permettre au corps de s’adapter à la naissance.
Après l’accouchement, cette stabilité ne revient pas immédiatement.
Certaines femmes peuvent ressentir :
- des douleurs pelviennes,
- des tensions lombaires,
- des fuites urinaires,
- une sensation de pesanteur,
- ou une fragilité générale du corps.
Le périnée, lui aussi, a besoin de récupération, même lorsqu’il n’y a pas eu de déchirure importante. Et c’est la position couchée qui permet la meilleure récupération de ce muscle qui a longtemps soutenu le poids du bébé et tout ce qui était nécessaire à sa gestation (liquide amniotique, utérus alourdi jusqu’à 40 fois son poids originel, et placenta).
Or beaucoup de jeunes mères se remettent trop vite debout, reprennent très vite une vie active, portent des charges lourdes ou enchaînent les journées sans véritable temps de repos.
Le corps peut alors envoyer des signaux d’épuisement qu’il est essentiel d’écouter.
Pourquoi le repos est indispensable pendant la dégestation
Dans de nombreuses cultures traditionnelles, les semaines suivant l’accouchement sont considérées comme une période essentielle de récupération.
La jeune mère est entourée, aidée et soutenue afin qu’elle puisse se consacrer à son bébé et récupérer physiquement.
Les bienfaits de cette pratique appelée le Mois d’Or où les femmes restent allongées 40 jours après une naissance, sont nombreux et favorisent ainsi une récupération optimale et un équilibre émotionnel plus longs et difficiles à atteindre lorsque la reprise du quotidien et de sa charge mentale sont précoces.
Aujourd’hui, beaucoup de femmes vivent au contraire un postpartum très solitaire et les statistiques des dépressions du postpartum parlent d’elles-mêmes: De nombreuses mères – entre 7 % et 20 % dans le monde, autour de 17 % en France, soit 1 femme sur 6 traversent un épisode dépressif dans les semaines ou les mois qui suivent leur accouchement. Ces chiffres chutent drastiquement quand les jeunes mères sont prises en charge par leur entourage (famille, amies, communauté, village…).
Elles doivent gérer souvent seules:
- les nuits hachées,
- les tâches du quotidien,
- les rendez-vous,
- la charge mentale,
- parfois les aînés,
- tout en essayant de “tenir”.
Pourtant, le repos n’est pas un privilège en postpartum. C’est un besoin physiologique fondamental.
Le repos permet :
- au corps de cicatriser,
- aux tissus de récupérer,
- au système nerveux de ralentir,
- et à la mère de reprendre progressivement des forces.
Accepter les transformations du corps après la grossesse
Le corps après bébé peut parfois sembler différent, voire étranger.
Le ventre change.
Le bassin s’élargit.
La poitrine évolue.
La peau se transforme.
L’énergie n’est plus la même.
Dans une société qui valorise énormément le “retour au corps d’avant”, beaucoup de femmes ressentent une pression importante après l’accouchement et peuvent avoir des mots très durs à son encontre.
Pourtant, le corps postpartum n’est pas un corps “abîmé”.
C’est un corps qui a porté la vie.
Comprendre la dégestation permet justement de poser un regard plus réaliste et plus bienveillant sur cette période.
Le corps n’a pas besoin d’être réparé immédiatement.
Il a besoin d’être soutenu, respecté et accompagné.
Mieux préparer le postpartum et la récupération après bébé
On prépare énormément la grossesse et l’accouchement, mais beaucoup plus rarement ce qui vient après.
Pourtant, le quatrième trimestre représente une période extrêmement intense, autant physiquement qu’émotionnellement.
Préparer le postpartum peut pourtant faire une vraie différence :
- prévoir du soutien,
- organiser de l’aide au quotidien,
- anticiper les repas,
- limiter la charge mentale,
- ou simplement autoriser du repos.
Parler de dégestation permet de rappeler une chose essentielle : la récupération après l’accouchement mérite du temps.
Parce qu’après la naissance d’un bébé, une mère aussi vient de naître.
Crédit photo: Chloe Trayhurn

